Partager l'article ! une heure et demie, tous les trois ans.: Vendredi matin, 4h30. Insomnie solitaire. Les enseignant ...
Vendredi matin, 4h30.
Insomnie solitaire.
Les enseignants ils écrivent des blogs parce qu’ils sont seuls dans leur travail.
N’importe quoi, ils sont avec les enfants toute la journée. Ils disent même toujours qu’il y en a trop dans leur classe. Quand on est face à 20, 30, 40 personnes, on est pas seul.
Oui, mais ils sont seuls en tant qu’adulte. Ils ont 60 yeux qui les regardent, mais c'est pas les yeux de la vie de tous les jours, les yeux des pairs. Les yeux qui
font miroir, qui construisent, qui aident, qui critiquent, ils sont absents.
N’importe quoi, ils ont plein d’autres profs qui travaillent avec eux. Les profs, ils travaillent en équipe.
Oui, mais en réalité on n’est jamais ensemble dans la partie concrète de notre travail, on n’est jamais ensemble avec la classe. On peut discuter tant qu’on veut en
salle des maîtres, on peut faire blablabla au salon de l’éducation, on peut adorer passer ses mercredis après-midi à faire des réunions avec les enseignants de l’Institut Coopératif de l’Ecole
Moderne...
C'est ceux qui ont une association nationale depuis des décennies pour dire : " Et oh !? on n’est pas obligé de hurler toute la journée sur les
enfants pour que ça rentre, on n'est pas obligé de les prendre pour des robots écervelés sous prétexte qu’ils sont des petinenfants. Et oh !? Les enfants c'est des êtres humains, c'est
normal que ça marche pas quand on essaie de les transformer en disque dur ". Les enseignants de l’ICEM, « les Freinet» comme on dit, c'est ceux qui se font sabrer par les inspecteurs, et
traiter d’utopistes par leurs collègues.
Les Freinet, le bol d’air d’Ismaëlle alors qu’elle avance à grand peine et à grandes nuits sans sommeil dans sa deuxième année d’enseignement.
Ismaëlle, c'est même plus qu’elle rame, elle est déjà dans l’eau depuis longtemps. Elle boit la tasse tous les jours et lutte de toutes ses forces pour pas se noyer dans le flot des interrogations qui la ballottent d’un côté, de l’autre, tous les jours, entre les tours de la cité de son école.
On peut discuter, raconter, aux collègues, à tout le monde puisque l’école tout le monde en parle tout le temps, tout le monde à quelque chose à dire, dans la rue, à la radio, à la télé, à l’assemblée nationale. Et blablabla, et piapiapia.
On peut raconter. On peut écrire des blogs.
On écrit des blogs.
Des flots de blogs, de ligne, de paroles pour dire.
Parce que personne jamais ne voit.
Dans la classe on est tout seul. Personne ne nous voit jamais faire notre boulot.
Nos ministres qui nous écrasent avec leurs réformes incessantes, notre hiérarchie qui nous noie dans les paperasses inutiles, les parents, les gens. Tout le monde juge, critique, approuve, donne son avis. Personne n’a vu.
On se sent seul dans cette marée de discours. Des mots, des mots. On écoute, on raconte, on discute.
On n’est jamais regardé.
Je commence, j’ai besoin d’un retour sur ce que je fais, d’un regard critique. Un regard miroir, pour me construire, pour donner de la consistance à mon costume de
maîtresse. Et toute la journée je suis toute seule. Devant 40 yeux qui attendent tellement de moi.
N’importe quoi ! tu es inspectée mardi prochain ! tu vois on vient te voir dans ta classe !
Oui c'est vrai. On vient me voir. Pendant une 1h30. M. l’Inspecteur va me regarder faire la classe pendant le quart du quart d’une semaine de classe.
Et après plus personne pendant 3 ans.
Il va me regarder faire, pendant ce quart de quart de trentième d’année, et il va regarder si j’ai bien affiché mon emploi du temps et les programmations de toutes
les matières de ma classe. Il va me dire que c'est bien d’avoir une file numérique, mais qu’il manque la pyramide des âges.
Il va me dire :
« Comment ??! Vous n’avez pas de cahier journal où vous notez au quart d’heure près tout ce que vous faites dans la classe et l’objectif de
chaque séance ? ».
Il va me dire que c'est important le cahier journal, car si j’ai la grippe A mon remplaçant pourra le lire en détail et savoir précisément où les élèves en sont
dans l’année.
Bien sûr ! Les remplaçants ils lisent en détail le déroulé de toutes les journées de toute l’année scolaire, c'est pour ça qu’il faut ABSOLUMENT faire le bilan
de chaque séance de travail pour que la personne qui vous remplace sache en ouvrant ce putain de cahier journal que Descartes et Edgar Poe sont en grande difficulté. Tous les jours, à toutes les
séances. Toute l’année. Au moins on le sait, c'est écrit. Ça prend une demi heure par jour, à recopier toujours la même chose, à gratter le papier pour écrire des évidences que personne jamais ne
relira, mais c'est important. C'est le ministère qui l’a dit.
D’ailleurs si je n’ai pas de cahier de journal il va l’écrire dans son rapport. Et j’aurai pas une bonne note. Nananère.
Peut-être même qu’il me dira la même chose que la conseillère pédagogique qui est venue me voir l’année dernière :
La conseillère : Mais où sont vos classeurs de fiches de préparation ?
Ismaëlle : Je n’en ai pas.
La conseillère : Comment ???! mais comment faites vous sans fiches de prep pour savoir quelles sont les objectifs de chaque séance et les compétences que vos élèves ont à acquérir.
Ismaëlle : Je suis persuadée que les fiches de préparation constituent un outil pédagogique de grand intérêt. Cela dit, j’ai appris la veille de la rentrée que j’avais pour ma première année d’enseignement un CM2 avec 27 élèves. Pour le moment j’essaie d’amener tout le monde sain et sauf au troisième étage tous les jours, de contenir les mouvements de mutinerie et d’éviter la guerre civile à bord. Obtenir l’atmosphère de calme apparent que vous avez pu observer dans la classe me demande une telle énergie que je n’arrive pas à prendre le temps de rédiger mes fiches de prep.
La conseillère : Oh !! cela ne vous demande pas tant d’efforts que cela, vous avez une autorité naturelle ! Teuteuteuuuu… Faites attention Ismaëlle ! vous êtes capable d’être une excellente maîtresse, mais votre aisance pédagogique vous rend paresseuse.
Autorité naturelle. Mon aisance pédagogique me rend paresseuse.
En français dans le texte.
J’y pense tous les jours depuis des mois.
Connasse.
Viens les monter les étages. Viens les tenir par les pieds ceux qui se jettent par la fenêtre. Viens voir un peu pour de vrai ce qui se passe dans une classe. Pas une heure et demie. Pas une journée. Viens deux ou trois semaines. Viens te faire insulter par les parents. Viens te prendre toute la violence d’une cour de récré. Viens te prendre des coups dans les tibias en essayant de séparer Nietzsche et Kierkegarrd. Viens boire la tasse dans les flots de larmes de Verlaine. Viens te noyer au fond tout au fond du regard de Kierkegarrd, et ramène chez toi toute la douleur et la haine.
On verra le soir si tu as le cœur à faire un classeur de fiches de prep. Paresseuse.
Mais il ne me dira pas tout cela mardi, M. l’Inspecteur, parce que je vais passer le week-end à imprimer des fiches de prep toutes prêtes sur internet. Et à faire un faux cahier journal, tout comme il veut.
J’aurai une pensée pour le sommet de Copenhague et les montagnes de papier gaspillé en paperasse que ni moi, ni mes futurs remplaçants, ni M. l’Inspecteur ne lirons jamais.
Mais je vais le faire.
Parce que même si ça ne durera qu’une heure et demie, même s’il me juge sur les crétins critères institutionnels, il est le seul à venir me voir. Une heure et demie, tous les 3 ans, quelqu’un vient voir mon travail.
Tous les jours, toute l’année, les profs font la classe. Ils jouent leur rôle devant les yeux des enfants. Une pièce qu’ils écrivent, qu’ils montent, qu’ils jouent touts seuls. Personne ne les voit jamais en oeuvre, tout le monde à un avis sur eux.
Pendant une heure et demie, tous les trois ans, quelqu’un enfin vient les voir.
C'est un fonctionnaire, souvent pointilleux et procédurier. Il ne voit pas le film en entier, juste la bande-annonce. Mais au moins, il vient voir.
C'est pour ça qu’il me réveille à 4h du matin ce crétin, en venant frapper à la porte de mes rêves : « tiens, je suis un peu en avance, mais je viens voir comment ça se passe là-dedans ». Et je me retrouve sous la couette, le pull en laine de mon ex sur le dos, le clavier sur les genoux, avec mon paquet de biscuit bio à l’épeautre et aux graines de sésame.
Ismaëlle, elle aime bien les miettes dans les draps.
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Réalité cruelle d’un univers dominé par la communication dans lequel malgré les apparences la solitude est en chacun. Ce qui néanmoins sauvera le solitaire du naufrage c’est sa capacité à regarder cette solitude comme son propre jumeau, se disant qu’avec elle nous formons un tout, pont entre tous les solitaires.
Et comme d’habitude écrit avec talent et cette touche d’humour final à 4 heures du mat, offrant tous les possibles.
Je te zoub, ma Sarah et te souhaite une bonne inspection, et si à la place du vieux fonctionnaire pointilleux et procédurier se pointait un beau chevalier……. ;-)
Ta mère avait pourtant changé les draps. Eveillé je songeais à toi, à ton inspection, à ces tracas qui font qu’on ne dort pas au milieu d’un nuit. Les draps étaient fraichement repassés, néanmoins je sentais sur ma peau les miettes de ton biscuit bio, empêcheuses de dormir en rond, veilleuses d’insomnie. Elles venaient me rappeler que j’avais une jolie Sarah-Néima momentanément perdue dans les rides accusatrices d’un mauvais fonctionnaire qui ne tarderait pas à lui foutre la paix.
Il serait vain de te souhaiter un bon week-end puisse qu’il sera consacré à la préparation de ton inspection. Pas de bon week donc, juste un petit zoub en passant, un zoub de père ça doit bien ramollir les miettes de biscuits bios.
Réalité cruelle d’un univers dominé par la communication dans lequel malgré les apparences la solitude est en chacun. Ce qui néanmoins sauvera le solitaire du naufrage c’est sa capacité à regarder cette solitude comme son propre jumeau, se disant qu’avec elle nous formons un tout, pont entre toutes les solitudes.
Et comme d’habitude écrit avec talent et cette touche d’humour final à 4 heures du mat, offrant tous les possibles.
Je te zoube, mon Ismaelle et te souhaite une bonne inspection, et si à la place du vieux fonctionnaire pointilleux et procédurier se pointait un beau chevalier……. ;-)
Ta mère avait pourtant changé les draps. Eveillé, je songeais à toi, à ton inspection, à ces tracas qui font qu’on ne dort pas au milieu d’un nuit. Les draps étaient fraichement repassés, néanmoins je sentais sur ma peau les miettes de ton biscuit bio, empêcheuses de dormir en rond, veilleuses d’insomnie. Elles venaient me rappeler que j’avais une jolie Ismaelle momentanément perdue dans les rides accusatrices d’un mauvais fonctionnaire qui ne tarderait pas à lui foutre la paix.
Il serait vain de te souhaiter un bon week-end puisse qu’il sera consacré à la préparation de ton inspection. Pas de bon week donc, juste un petit zoub en passant, un zoub de père ça doit bien ramollir les miettes de biscuits bios.
Pas assez formés pour affronter la meute, complètement seuls à bord de ce grand navire et conscients des responsabilités qui leur incombent.
Les inspecteurs sont inamovibles mais pas tous bornés. Fais de ton cahier-journal le blog de ta classe ou une oeuvre littéraire. Cisèle les mots et lâche toi sur les commentaires et l'humour. Ca te sera reproché (peut-être)mais on te demande de laisser des traces...ça rassure...alors laisse la tienne à ta façon et quelle te rende service et t'épaule dans ton boulot.
QUoi qu'il en soit garde toujours en tête que ce qui comptent c'est la reconnaissance qu'auront tes chatons à la fin de l'année et à te lire on ne peut douter qu'ils te quitteront avec regret.. Accroche toi. Il faut quelques années pour arriver à prendre ses marques.
bien évidemment, le tutoiement ne me pose pas le moindre problème, d'autant plus qu'à ce que je comprends nous sommes collègues.
Je voudrais bien diffuser davantage mon blog, mais je ne sais pas comment m'y prendre. J'ai bien entendu envoyé l'adresse à mon réseau. Je suis inscrite dans quelques groupes de discussion sur over-blog, mais peut-être que je n'y participe pas assez activement....
En tout cas je te remercie encore pour tes mots d'encouragement, et je suis très touchée de voir que tu lis mes post avec autant d'intérêt.
à bientôt !
Ismaëlle
Continuez de nous enchanter par votre écriture et votre analyse pertinente.
Merci Fred de ton soutien et ta fidélité !
rien ne me fait plus plaisir de voir que mes lecteurs des débuts prennent encore du plaisir à lire mes post.
Les vacances approchent oui ! si vous restez dans le coin, je viendrai vous voir avec plaisir.
On se tient au courant.
A très bientôt,
Ismaëlle ( merci de respecter aussi scrupuleusement mon anonymat, c'est tellement important pour que je puisse écrire librement… !)
J'envoie l'adresse de ton blog à des amis.
Joyeuses fêtes de fin d'années et à bientôt, j'espère, le plaisir de découvrir un nouveau chapitre du petit navire !!
moi-même je me pose beaucoup de questions par rapport à cette orientation professionnelle. Je me demande si je vais rester malgrè l'inconfort social, financier, moral... ou si je vais partir malgrè le fait que je me sente à ma place dans une classe auprès des enfants.
Sans être indiscrète, j'aimerais bien en savoir plus sur ton parcours.
Bonne fêtes à toi aussi !
Ismaëlle
je ne t'avais pas encore reconnue, mais c'est chose faite.... !
tu me permets de diffuser ton blog ?
je suis en pleine lecture et je trouve ça passionnant. Je me rends compte qu'on échange pas assez entre enseignants du second et du premier degré. Et je salue ton assiduité ! comment arrives-tu à écrire autant !!!
Moi je t'ai déjà mise en lien sur le mien.
C'est vrai que je suis assez régulière dans mes posts. Il faut croire que j'ai beaucoup de choses à dire... Et puis il faut dire que cela fait trois mois que je passe beaucoup trop de temps sur Internet !
je découvre ton blog ce matin...
et je viens de lire ceci, un encouragement venu de loin :
A resservir à qui vient te chercher des noises, et à user sans modération (mais avec prudence !)
citation :
http://www.abasleschefs.org/cahier-journal.html
extrait :
Enfin, et sur la demande presque unanime de MM. les Inspecteurs d'Académie, j'ai décidé la suppression du journal de classe.
(...)
On semblerait donc manifester à l'égard du corps enseignant une méfiance qu'il ne mérite pas, et on lui imposerait sans profit un travail fastidieux d'écritures en exigeant plus longtemps la constatation matérielle de ce travail préalable."
Tiens bon, tu n'es pas toute seule !