Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /Mars /2010 11:41

On est jeudi soir.

Ça y est.

Dans trois jours, c'est reparti.

 

On est jeudi soir.

Ça y est.

Dans trois jours, c'est reparti.

 

J’ai l’impression que dans trois jours je vais enfiler un scaphandre et que je vais être en apnée au beau milieu du monde pendant sept semaines.

 

En réalité je suis terrifiée.

 

Ça fait trois semaines que je fais l’autruche. Une semaine d’arrêt maladie, deux semaines de vacances. J’ai commencé par la crispation sourde, suivie de prêt par la violence bouillonnant dans les veines et tapant sur mes tempes.

Il y a eu ce moment où j’ai attrapé son bras frêle ; son corps léger est tombé par terre.

On suivit les cauchemars et les insomnies. Je me suis arrêtée, avant. Avant d’être déchaînée.

 

 

Et voilà, ça y est, on est jeudi soir et j’ai en ligne de mir ce lundi qui s’approche.

En réalité je suis terrifiée.

A l’idée que je vais devoir assumer toute seule cette tâche que je sais maintenant trop lourde pour moi. Assumer la classe.

Demain c'est encore les vacances, mais je vais passer la journée à l’école pour préparer le travail. Je vais passer six, peut-être sept heures dans ma classe. Toute seule, toute vide. Je vais ranger, corriger, réfléchir, préparer peut-être une ou deux leçons de maths ou de français. Mais c'est dérisoire par rapport à l’ampleur du travail que je dois abattre pour pouvoir remplir mon rôle de maîtresse.

En réalité je suis terrifiée.

J’ai déjà envie de vomir dans le métro.

 

         Mais il y aura les enfants. Tu sais ces petits êtres que tu aimes cotoyer. Tu leurs liras les contes russes. Et aussi tu feras les ateliers philo. A cette période de l’année, tu commenceras toutes les questions de relations humaines : «Qu’est-ce l’amitié ?», «Qu’est-ce que l’amour ?», «Pourquoi le Petit Prince a-t-il menti à la fleur ?,», «Qu’est-ce que ça veut dire comprendre les autres ?». Il y aura les «Quoi de neuf ?» .

Il y aura leur énergie pure et nue. Leurs volonté impressionnante encore libre de tout ce qui freine les adultes. Et leur capacité créatrice, leur inventivité baignée de rèves et de fantasmes qui s’ignorent, au-delà de tout ce qu’un esprit adulte ne pourra jamais donner.

Lundi il y aura les enfants.

N'oublie pas, Ismaëlle, que tu es bien parmi eux.

 

 

Mais je suis complètement à la ramasse dans le programme. J’ai fait une réunion des parents avant les vacances. Ils n’étaient que cinq, ceux que je vois touts les jours aux portes de l'école. Ceux qui me demandent des rendez-vous pour parler de la scolarité de leur enfant. Ceux qui sont gentils, mais qui viennent avec les programmes à la main comme une bible, et qui me rappellent tous les jours que je ne fais pas correctement mon travail de pasteur.

Je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas. Je n’y arrivais pas déjà avant les vacances. Déjà je sais que je ne serai pas capable.

Demain je vais aller dans ma classe et déjà je me sentirai noyée. Ismaëlle, sous la grosse vague. Ismaëlle entre les tours…

Jusqu’à présent je trouvais quelque chose de poétique à cette situation. Ou peut-être plutôt romantique. Ismaëlle bravant les tempêtes entre les tours.

Rien du tout. Même mes mots maintenant se vident de leur poésie. J’écris platement et je tombe peu à peu dans le lamento.

 

 

Tout à commencer, ou plutôt tout s’est terminé cette fameuse semaine où j’étais de service l’après-midi.

Dans mon école, on est de service une semaine sur deux. Cette semaine là, j’étais de service pour la petite récré de 13h20 à 13h30, et pour la récré de 15h00 à 15h20.  Il faut assumer les moments de classe et les services de récré, ce qui signifie une mise sous tension à 13h20 qui va crescendo jusqu’à 16h30, sans un moment de répis.


Une journée de maîtresse, entre les tours, ça donne ça :

 

8h00.

Arrive à l’école. Monte dans ta classe. Pose ton manteau, fais chauffer un thé.

Court faire les photocopies. Dis bonjour de loin, surtout ne t’arrête pas, tu n’as pas le temps. Remonte dans la classe et pose sur chaque table le travail pour chaque enfant.

Efface le tableau avec une éponge mouillée car encore une fois le ménage n’a pas été fait dans la classe. Range le coin lecture, les chaises en fond de classe. Bourre chaque poubelle avec ton pied pour ne pas qu’elle déborde.

Ecris l’emploi du temps sur le tableau de droite. Dépèche toi il est 8h15 ils arrivent dans 5 min. Monte sur une chaise et tire un trait en haut du tableau pour l’enfant qui va écrire la date.

Vite, appuie sur play, cette semaine c'est la semaine Bach, ils doivent l’entendre en arrivant. N’oublie pas d’écrire invention n°8 en face de la date d’aujourd’hui.

Merde. On est lundi, j’ai oublié de remplir le tableau des services de la semaine.

Ecris au tableau une consigne pour « le petit travail du matin » sinon ils ne s’installeront pas à leur place au travail…

Ça y est j’entends les cris dans l’escalier.

 

Le matin je fais l’accueil dans la classe.

Les enfants ne vont pas en récré à 8h20 comme les élèves des autres classes. Ils montent directement. Pour poser leur manteau, déballer leur cartable et le ranger à l’extérieur de la classe au dessus des porte-manteaux, s’installer au fond et prendre un petit déjeuner pour ceux qui arrivent à l’école le ventre vide, discuter un peu piapiapiapi blablabla, trainer un peu au coin bibliothèque, se mettre au courant de leur service, un tel doit écrire la date, un autre s’occuper d’aller chercher des mouchoirs aux toilettes, celle là doit recopier l’emploi du temps dans le cahier de bord, celui-ci doit ranger le matériel en fond de classe... et puis tranquillement, chacun s’installe à sa place, regarde les corrections à faire dans le cahier du jour, écris la date, et se met en condition pour la dure journée de gavage de cerveau pour laquelle je suis mandatée.

Sauf que nous sommes entre les tours.

 

Ils arrivent. Ils font la course et hurlent dans les escaliers. Je descends de ma chaise et cours me poster devant la porte les bras croisés pour les accueillir. Je suis déjà en colère. Tous les jours je leur dis de ne pas courir ni hurler dans les escaliers. Tous les jours depuis des mois je saute de ma chaise pour qu’ils me voient plantée là dans mon costume de maîtresse en arrivant dans le couloir.

Je pourrais me dire, aucune importance Ismaëlle, ils hurlent, ils courrent, ce sont des enfants, qui ne sont pas aussi polissés qu’ailleurs, tu ne peux pas avoir les mêmes exigences.

Je pourrais dire cela si je l’avais compris dès la rentrée.

Mais pas du tout. Dès la rentrée j’ai au contraire mis un point d’honneur à tous ces petits détails de cadre. On est calme dans les couloirs, dans les escaliers. C'est la règle. Qui ne respecte pas la règle reçoit un avertissement. Au bout de trois avertissements, c'est la punition.

On est à la moitié de l’année, et si maintenant je ne me postais plus dans le couloir pour rappeler la loi, ça serait comme une démission de mon autorité.

 

Et puis – et c'est là que tout devient tellement épineux piquant à vif – ça touche mon orgueil. Mon orgueil d’adulte. Tous les matins, à 8h20, l’école me dit : tu n’es pas capable.

 

Face à des enfants, un adulte ça fait semblant d’être capable. Ça peut dire « je ne sais pas tout », ça peut dire « je ne peux pas tout faire », mais ça doit faire mine d’être capable de jouer son rôle d’adulte face aux enfants : incarner un cadre.

Un cadre qui peut être large et à l’intérieur duquel les enfants doivent être des êtres libres. Mais un cadre extrêmement solide, rigide, et surtout constant.

Les enfants, ils ne rêvent que de ça qu’on soit de bon gros cadres bien solides. C'est rassurant pour eux : plus les barrières sont fortes, moins on a peur de gambader librement à l’intérieur. Ils veulent qu’on soit des adultes capables de les sécuriser, et ça les mine de sentir qu’on pourrait ne pas être à la hauteur. Alors ils testent.

Voilà ce que font toutes les journée les enseignants. Ils font croire aux enfants qu’ils sont dans cadres.

Dur à avaler.

Et rien de telle pour vérifier la solidité d’une barrière que de foncer dedans pour voir si elle tient la route.

Sauf que non. On ne tient pas la route. Par face à 20 chats sauvages complètement déstructurés psychologiquement et criblés de carences éducatives.

 

Les enfants dont je m’occupe, ils sont terrifiés.

Les adultes qui les font grandir n’ont pas eu la possibilité de leur donner l’amour, la confiance, les mots et le nid dans lequel ils auraient pu fonder leur petite maison intérieure. Ils sont fragiles, leur moi vacille, perdu dans le monde. Ils ne sont pas prêts à s’occuper d’eux, un tant soi peu. Parce que pour s’occuper de soi, il faut avoir confiance en soi. Et pour avoir confiance en soi, il faut avoir l’estime de soi. Les chatons qui poussent entre les tours, n’ont pas eu autour d’eux les ingrédients – amour, mots, sécurité – pour savoir qui ils sont et connaître leur valeur. Leur moi est au quatre vents, ils ne savent pas les limites de leur être, qui se promène terrorisé dans le vaste monde. Ils sont incapables de s’occuper d’eux, il leur faudrait à chacun un tuteur particulier pour les rassurer et leur apprendre à tenir debout tout seul.

Ils sont si touchants. Ils ont besoin d’adultes autours qui les tiennent et les protègent sans les emprisonner. Qui les construisent sans les écraser. Qui les contiennent sans les étouffer.

J’adore faire ça. Ismaëlle voudrait avoir des grands bras élastiques qui passeraient tout autour de la classe, contenants et rassurants, pour ces petits moi tout nus, tout informe, tout apeuré.

 

 

Mais je n’ai pas des bras infinis. J’en ai deux. Ils sont trop petits pour contenir 20 chats sauvages. Ils sont trop petits.

Voilà ce qui m’empêche de dormir, ce qui me fait vomir dans le métro, ce qui me met à vif toute la journée : je n’ai pas des bras infinis.

Ils sont 20, toute la journée, face à moi. L’adulte. Le seul, 6h par jour, 4 jours par semaine. Ils n’ont pas ce qu’il faut pour tenir debout, ils viennent tout nus à l’école. Je les vois vacillants et angoissé. Je les vois qui me hurlent leur besoin de sécurité affective, de mots, de cadre. Et je ne peux pas faire ça pour 20 enfants en même temps.

 

 

Il est 8h20, je suis postée dans le couloir, ils arrivent en courant. En hurlant. Ils ne sont que 4 pour le moment. Déjà je suis bouillonnante. J’ai tous les matins de l’année où je me suis postée et où j’ai répétée de ne pas courir ni crier, qui résonnent dans mes tempes. Mon échec qui résonnent.

Elle, là. Toute débraillée, qui gueule toute la journée et qui arrive encore avec un paquet de chips à la main alors que c'est interdit à l’école. Elle mesure 1m40. Je pourrais la prendre par le bras, la plaquer au mur, me poster à 5cm de son visage et lui hurler qu’elle n’a pas le droit de faire ça.

Quand l’autorité n’est pas solide, pas capable de poser la loi avec la force de son assise, elle hurle la loi. Elle la gueule, la martèle à grands coups. Quand les bras sont trop petits pour contenir et sécuriser, ils se resserrent, empoignent fermement, violent la liberté des enfants. Quand les bras rassurants ne peuvent pas faire leur travail de tuteur, les bras armés  prennent le relais, le cadre se ressert pour gagner en puissance. Il n’a pas d’autre choix. Sinon il explose.

 

Avant de partir en arrêt maladie, j’étais dans cet état. Aux limites du passage à l’acte.

 

Il est 8h25, un gros troupeau de 10 chatons vient s’ajouter à mes bras déjà surchargés. Et encore 5 retardataires vont arriver dans le prochain quart d’heure.

Ils ne rangeront pas leur cartable. Ils ne liront pas les cahiers du jour que j’ai passé 1h30 à corriger, ils ne feront pas le travail que j’ai posé sur leur table. Ils ne se mettront pas calmement au travail si je ne suis pas là omniprésente pour les encadrer, les contenir, les guider pas à pas. parce qu’ils ne peuvent pas s’occuper d’eux. Et ils sont 20. Je suis toute seule. C'est parti pour une journée de dépassement de soi.

Et ça ne fait que commencer…

 

(à suivre)

Par Ismaëlle
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  • : Ismaëlle est une jeune enseignante qui témoigne de ses efforts pour garder le cap de ses idéaux, sans se noyer dans les flots de l'institution. Éberluée par la solitude dans laquelle l'éducation nationale plonge ses mousses, elle tente à travers ses articles d'échapper à la noyade. A bord du Petit Navire balloté ici et là, Ismaëlle continue contre vents et marées son petit élevage de chats sauvages...
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