Partager l'article ! Odeur de poudre, fauves dans le métro et vanille des îles façon Yves Rocher: Dire qu'il y a un an, le petit navire se noyait tous les jou ...
Dire qu'il y a un an, le petit navire se noyait tous les jours dans la forêt de tours.
Dire qu'il y a un an, Ismaëlle vomissait dans le métro le miel gluant que l'inspecteur lui avait servi au petit déjeuner, lorsqu'il était venu la voir travailler dans sa classe.
Dire qu'il y a un an je révais de baffes dans la gueule, en veux-tu en voilà.
Enfermée dans la bulle de béton. Avec ces pauvres chatons. Perdus.
Il y a un an, une instit qui partait à la retraite, qui sortait avec nostalgie de la forêt de tours où elle avait passé 30 ans de sa vie, comptait les morts. Quatre. Quatre des élèves qui étaient passés dans sa classe, étaient morts. Celui là, écrasé par une voiture, celui-ci, et puis cet autre là, tués. Par balle.
C'était un peu étrange mon travail l'année dernière.
Il y a avait une petite odeur de poudre qui trainait dans les rues, entre les tours, dans la cour de récréation.
Pourtant je n'avais pas vu la couleur du feu, dans toute l'année que j'avais passé à pénétrer chaque jour la bulle de béton, et à m'enfermer tant que je pouvais avec mes chatons dans notre petite bulle à nous, notre monde. Notre classe.
On a tout fait pour la rendre la plus colorée possible, la plus ouverte possible à l'imaginaire et au voyage. Depuis nos petites tables, sous les fenêtres donnant sur le bétons de la cour encerclée par les tours. C'était bien quand même, ces moments entre nous, à penser au reste du monde.
Je n'avais pas vu la couleur du feu, mais j'en sentais l'odeur passée et future qui trainait dans les couloirs.
Un jour, me disait mon voisin de classe, j'ai vu tout d'un coup, au milieu d'une leçon sur l'accord du participe passé employé avec l'auxiliaire avoir, un impact de balle dessiner en accélérer une toile d'araignée sur les vitres de ma classe. Et hop. Tout le monde sous les tables. Une deuxième balle. Hop on rampe. Dans le couloir. On prévient les autres classes. Petit jeu d'entrainement militaire.
Le ministre était venu.
Le ministre de l'éducation nationale. Le grand chef.
Parce que quand même c'était un peu fort, qu'un ancien élève tire sur la classe qui avait été la sienne quelques années auparavant, depuis la tour d'en face, à la carabine.
Un plomb ou deux de carabine.
Il n'y avait pas mort d'homme.
Mais il reste l'odeur. L'odeur de la peur, quand on est dans sa classe, et qu'on regarde la tour d'en face, au lieu d'essayer de comprendre ce que c'est que ce putain d'auxifuck et son participe machin.
Je n'ai plus jamais regardé les tours de la même façon.
Depuis ma classe on en voyait trois. Qui entouraient la cour de récré. Qui s'envolaient vers les nuages, en ne laissant qu'un tout petit peu de place au ciel.
Et mes élèves, j'avais de la peine pour eux. Si tristes. Si démunis. Et l'école si déplacée, si violente. Si violente qu'elle donne des envies de meurtre, des envies de poudre.
C'est grave qu'un élève, quelques années après, s'en prenne à son école, et vise sa classe à la carabine.
C'est dire la décalage insupportable entre ce que donne l'école, et ce dont ont besoin les enfants.
L'odeur de poudre.
Je n'avais pas vu la couleur du feu, mais j'en sentais la brulure passée et future qui pesait entre les murs.
Une fois, me disais la gardienne, il y avait un mort entre les tours devant l'école. Un matin. Juste avant que les cartables ne descendent de leur tour, brique de jus à la main, pour démarrer leur journée d'enfant.
Un mort. Un mort d'ici, de cette cité. Tué dans un règlement de compte avec les autres, ceux de là-bas.
Deux cités rivales. Dans un tout petit bout de Paris. Qui s'entretuent. Et les chatons qui se réveillent dans ce monde étriqué entre quatre tours où on se fout sur la gueule à coup de poudre à canon. Et les chatons qui traversent le champ de bataille pour venir à l'école. Et les chatons qui dorment sur leur table d'écolier, parce que la nuit ils veillent. Guettant entre les scooters, sur les toits, ou dans leur lit, les grands frères qui jouent à la bagarre, qui jouent à la mort.
Il y a un an, je me sentais impuissante et dépassée.
J'enfermais mon troupeau de chats sauvages dans notre classe, je le promenais ici et là
dans Paris, au musée, dans les parcs.
Je discutais dans le couloir. Je donnais des punitions. Et la nuit dans mon lit, je baffais les petites têtes brulées.
Il y a un an, en fin de journée, un père d'élève m'attendais au bas de l'escalier. En colère. Pourquoi cette punition pour sa fille? Pourquoi? Qu'est-ce que tu as contre elle? D'où tu viens toi? Espèce de sale facho, fais gaffe.
Bon.
Sentir l'impuissance des mots, la violence de l'insulte, et la petitesse de mon corps devant celui du papa. Et les yeux de sa petite fille, qui me regarde si fragile.
Je me glisse dans la première porte qui m'offre une issue. Et je m'enferme dans le bureau du directeur. Un bureau vide. D'un côté, la voix de Monsieur Papa qui m'insulte à travers la porte fermée à clé. De l'autre, les portes vitrées qui donnent sur la cours et les chatons qui collent leur nez aux fenêtres pour voir la maîtresse piégée et impuissante.
Bon.
Rentrer chez soi après ça. Et se sentir si petite. Et si loin.
Elle avait eu une punition parce qu'elle n'avait pas été tout à fait sage au musée de arts et métiers. Pas tout à fait. Ou pas du tout. Comme la plupart des autres d'ailleurs. Une meute de fauves en furies. Que j'avais trainée dans le métro, contenue dans le musée, et ramenée à bon port, épuisée, exaspérée par cette journée de lutte. Et de honte, sous le regard des gens dans le métro, des gardiens dans le musée, de ne pas être une maîtresse suffisamment bonne pour savoir tenir sa classe.
Je les avais conduits dans la rue, dans le métro, tenus comme je pouvais, une remarque par ci, une explication par là, un enfant qui se met en danger, vite on court, on le gronde, et le calme qui petit à petit se fait rare.
Arrivés au musée, on comprend qu'on n'a pas suffisament préparé la sortie. C'est de ma faute s'ils vont dans tous les sens, ils ne savent pas ce qu'ils font là, je n'ai pas assez organisé les groupes, la visite, leurs questions, l'espace est trop ouvert, je n'y arrive pas.
Et le calme qui s'est évadé en douce depuis longtemps, fait place à la colère inefficace et exténuante.
Des punitions, en veux-tu, en voilà. Des lignes, pour lundi, encore plus, encore plus.
Je m'étais épuisée pour rien.
J'avais voulu les sortir, me sortir de la bulle de béton. Mais je n'avais pas assez pensé et préparé notre excursion. Qui s'est transformée en escapade, en échapée, en fuite en avant. Ça avait été du n'importe quoi. Je suis rentrée épuisée, ils sont rentrés avec des punitions. J'avais déployée une énergie inouie, ils n'avaient rien appris, ça n'avait servi à rien.
Et ça ne s'était pas arrété là. Le gachis d'énergie et l'incompréhension avaient atteints leur comble dans ce moment absurde où je me retrouve enfermée dans ma propre école avec un papa en furie qui me noie dans ses hurlements en me traitant de raciste.
Et pourtant, le sourire revient toujours.
Un soir, quelques jours plus tard, quand c'est la maman qui m'attend en bas de l'escalier. Une maman douce, toute petite. Avec sa fille. Une maman qui s'excusait pour les mots et l'attitude de son mari. Et qui s'en va en me laissant un paquet cadeau.
Il y a des papas violents, il y a des maîtresses fatiguées qui ne préparent pas bien leur sortie.
Mais heureusement, il y a Yves Rocher.
Pour réparer les murs de l'école.
Je suis montée dans ma classe, avec mon paquet plein de neuneus et de papier de soie. J'ai déballé mes savons à la vanille des îles et mes crèmes à la noix de coco.
Ça allait mieux.
J'ai pris le métro avec le sourire.
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c'est un grand plaisir de réintégrer le fan club et de constater que tu as pu trouver ta place cette année.
Avec des chatons mais dans une structure qui ouvre un espace suffisant à tes priorités. Super !