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Et voilà c'est fini.
J'ai dis au revoir. Je suis partie avec ma brouette de paperasse, mon atlas géant de l'univers et ma bouilloire.
Maintenant c'est l'été.
Le monde parallèle, c'est « l'année dernière ».
Et l'année prochaine... une nouvelle terra incognita.
Le petit navire est suspendu entre deux expéditions.
Maintenant, c'est l'été.
C'est la troisième fois que c'est l'été pour le petit navire.
Ismaëlle se pose, et rédige son récit de voyage.
Je suis dans mon lit.
A ras du sol, sous la fenêtre qui donne sur la cour de la poste.
C'est dimanche.
Je peux regarder se promener le lierre sur la balustrade en fer forgé et me laisser caresser les cheveux par la fenêtre ouverte sans me faire assaillir par les camions de la poste.
Aujourd'hui c'est calme. C'est dimanche.
Mon chat est transi sur le rebord de la fenêtre. Il s'est fait hypnotisé par un pigeon. Le pigeon dit « RRourou rouuuuuu » et Mister Darcy répond « Kekekekekeeee ».
Il y a deux ans, tout commençait ici par son vol plané par la fenêtre.
Darcy dans les airs, le suicide du chat.
Ou juste une mouche qui passait. Peut-être. Un chat ça ne pense pas à en finir avec la vie.
Et les chatons ?
Les chatons de 8 ou 9 ans qui s'assoient sur le rebord de la fenêtre du deuxième étage de l'école, les jambes dans le vide, qu'est-ce qui leur passe par la tête ?
On m'avait conté ces mythes urbains qui pesaient entre les murs de mes écoles.
La violence des affects, la force du désespoir, la pulsion de mort, je pouvais les sentir autour de nous. Très étrange. Parce que la mort et la détresse enfantine n'ont pas la même couleur que celles des adultes.
Il y a la cour de récré, il y a les rires profonds et sincères. Et la joie des enfants qui jouent et qui découvrent le monde qui s'offre à eux. La vie arc-en-ciel des petits chats. Un monde fascinant.
Et imbriquée dans ses couleurs, dans ses éclats de vie, la tristesse, parfois, saillante, infinie.
Il avait 9 ans. Elle avait réussi à le rattraper, nous disait-elle, alors qu'il était à cheval sur la fenêtre entre la classe et le vide. Maintenant il ne viendrait plus à l'école que les après-midi. Le matin, il aurait des soins en hôpital de jour. Peut-être, pour de vrai, il avait voulu mourir.
Il y a deux ans, je prenais conscience de ce que ça voulait dire de travailler avec des enfants, avec des personnes, qui vivent, et qui peut-être parfois jouent avec la mort.
Il y un an, dans la forêt de tours, je prenais conscience de ce que ça voulais dire de travailler avec des personnes, qui vivent, qui courent, qui crient dans la cour de récré, et qui meurent, quelques années plus tard, dans l'odeur froide de la poudre grise, quelque part entre deux cités qui s'entretuent de temps en temps.
Il y a une semaine je l'ai senti.
Au plus profond de mon corps.
Je le tenais par la main, et sa mort dans l'âme est passée dans mes veines.
Il y a une semaine, je l'ai touché de prêt, je l'ai sentie la brulure glaciale de l'élan vers le vide. Au bout de ma main.
Je le tenais fort, parce que je sentais qu'il était entrain de se faire aspirer. En dedans de lui, un trou béant, irrésistible. Je l'ai tenu de toutes mes forces, vers la vie, vers le sourire.
J'aurais voulu que ma main et la sienne ne fassent qu'une, pour pouvoir pomper à travers mes veines ce nuage noir qui l'entrainait au fond de lui, loin loin loin de nous. Je voulais aspirer le néant qu'il avait à l'intérieur et le remplir de mon sang vif. Je l'ai serré fort contre moi, je voulais l'envelopper de ma chaleur et de ma vie, pauvre petit corps envahi de vide, enveloppe trop légère pour garder les pieds sur terre, creusée par la soif d'abime, je voulais le contenir ici, qu'il reste ; et je serrais un nuage qui me glissait entre les bras.
Ce petit corps qui aura 7 ans dans 10 jours, je l'avais au bout de ma main, et il m'échappait, irrésistiblement attiré par le gouffre des rails du métro.
Finalement, il est revenu à lui, à nous.
Il sourit avec toutes ses dents qui poussent, il constuit des voitures très compliquées en mécanos. Et il les explose contre le mur.
La mort imbriquée dans la joie d'un petit garçon. La vie qui se fraie un chemin, au milieu du désespoir.
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